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Comment les aveugles jouent-ils aux échecs ?

Cet article de Laurent Boucher a été publié dans LA VOIX DU NORD le 29.05.2014

A l’occasion des championnats de France 2014 des malvoyants et non-voyants, le journaliste a demandé au vice-champion 2013 de nous expliquer sa façon de procéder face à son échiquier « spécial ». (Photos : Pascal Bonniere)

Olivier Deville touche les pièces pour les distinguer ; les noires sont surmontées d’un petit picot.

Olivier Deville, 50 ans, domicilié en Haute-Loire, a subi une baisse progressive de sa vue à partir de l’âge de 30 ans en raison d’une rétinite pigmentaire. Il joue depuis 1978 en compétition « valides » et depuis 2010 avec les aveugles.

Le Matériel

Chez « valides », il y a un seul échiquier. Les joueurs disposent d’une pendule décomptant le temps imparti et ils notent leurs coups sur une feuille de papier réglementaire. Chez les non-voyants, les joueurs disposent chacun d’un petit échiquier personnel. Olivier Deville décrit le sien, à peu près standard : « Les cases noires sont surélevées par rapport aux blanches. On différencie les pièces blanches et des noires par un petit picot les surmontant. On touche les pièces pour les distinguer les unes des autres. C’est très tactile. »

La réflexion

« Le joueur touche les pièces, on regarde (sic) les cases où il y a le moins d’emprise, si la diagonale est libre… C’est une habitude à prendre. Certains joueurs qui perdent la vue progressivement comme moi ont du mal. Au début, je regardais l’échiquier de près. Après, j’ai alterné : en regardant et en touchant. Depuis cette année, je joue de manière complètement tactile. Les joueurs les plus forts, même aveugles, arrivent à jouer sans les mains. Mais moi, j’ai besoin de toucher, sinon, je joue moins bien. »

 


Le déroulement de la partie
« Le joueur énonce le déplacement en nommant la pièce et la position. Par exemple : Pion, A4. Chaque joueur note les coups. Moi, je note en noir (il écrit). Certains écrivent en braille (sur un afficheur), d’autres disent les coups sur dictaphone. » Un juge-arbitre intervient en cas d’erreur ou de litige. La pendule est adaptée aux non-voyants : ils touchent les aiguilles pour mesurer le temps écoulé et celui, précieux, qu’il leur reste pour jouer. Une partie peut durer jusqu’à quatre heures. Dans le jargon échiquéen, on parle d’une partie en « deux heures KO » : si un joueur dépasse ce délai, il perd la partie. C’est la même règle que chez les « valides ». Sauf qu’une partie si longue est « plus fatigante » pour un non-voyant « car ça réclame plus de concentration », témoigne Olivier Deville.

Adrien Hervais: «Je serais meilleur en travaillant plus»

 

Adrien Hervais, champion d’échecs

Dix fois champion de France des non-voyants, le Rouennais Adrien Hervais, 32 ans, fait penser au pianiste virtuose Michel Petrucciani dans son fauteuil. « Mais ce n’est pas son handicap qui le définit », insiste son père, Alain, qui l’accompagne avec son épouse Monique sur les compétitions de « valides » ou de non-voyants. Interview de cet homme à l’intelligence au-dessus de la moyenne.

– Comment avez-vous découvert le jeu d’échecs ?
« Je joue depuis l’âge de 6 ans et demi. J’ai découvert le jeu dans un établissement pour handicapés visuels. Il y avait un club d’échecs et un élève m’a appris. Je me suis inscrit dans un club pour valides et j’y ai pris goût. »

– Vous êtes titulaire d’un DEA en droit public. Avez-vous pu trouver du travail ?
« J’ai été journaliste dans une radio rouennaise. Maintenant, je recherche un emploi dans le journalisme. Et on a un gros projet associatif autour des échecs avec l’organisation des championnats d’Europe des non-voyants en 2015 à Lyon. »

– Comment est perçu votre handicap par vos adversaires ?
« En vingt-cinq ans, une seule personne a voulu refuser de jouer contre moi, avant de finalement le faire. Sinon, les relations ont toujours été sympas. »

– Est-ce plus difficile de jouer quand on est non-voyant ?
« C’est un jeu complètement accessible. Il faut toucher les pièces ou se fier à sa mémoire. Moi, j’utilise un peu des deux techniques. J’ai la position en tête, mais mes pièces sont utiles. C’est une sécurité. On prend simplement plus de temps. Ma difficulté, c’est que je joue très lentement. J’ai toujours eu du mal avec les cadences (de jeu). »

– Seriez-vous plus performant si vous aviez la vue ?
« Peut-être… Mais je serais meilleur si je travaillais plus. Le frein, c’est pour la documentation échiquéenne. Mon père m’a lu beaucoup de livres dans le passé. Désormais, j’utilise des outils informatiques : synthèse de parole, braille. Cela me permet d’étudier des parties de grands maîtres (internationaux). »